La chanson de geste


    C’est dans les dernières années du XIè siècle qu’apparaissent les chansons de geste, poèmes épiques traitant de hauts faits du passé, et destinés à être chantés ; en effet, geste vient du latin gesta, signifiant « exploits ». La plus ancienne des chansons de geste connue à ce jour est sans doute La Chanson de Roland dans la version du manuscrit d’Oxford, daté de 1098 environ.

    La chanson de geste est composée de « laisses », sortes de strophes à longueur variable, dont les vers sont assonancés. Les chansons les plus tardives, quant à elles, sont rimées. Le mètre employé est le décasyllabe (vers épique par excellence), à césure mineure (4/6) ou majeure (6/4), mais le XIIè siècle verra l’apparition de chansons de geste rédigées en alexandrins.

    La chanson de geste traite de faits guerriers, se déroulant toujours dans l’empire carolingien ; elle a souvent pour thème la guerre contre les sarrasins, et fait souvent office de propagande dans un contexte historique qui est celui des croisades : La Chanson de Roland, par exemple, aurait été rédigée durant la première croisade.

    On connaît peu de choses sur ses origines ; depuis la fin du XIXè siècle, plusieurs théories s’opposent :
•    en 1865, la théorie dite « traditionaliste », issue du Romantisme allemand, et soutenue notamment par Gaston Paris, voit à l’origine de la chanson de geste des chants populaires, nés spontanément après d’importants évènements, après la période des grandes invasions : les « cantilènes ». Ces courts chants, probablement d’origine germanique, auraient été rassemblés pour finalement donner naissance aux chansons de geste à proprement parler. C’est en 1884 que l’italien Pio Rajna soulignera l’improbabilité d’une origine populaire : l’épopée traite de faits aristocratiques et guerriers, souvent très mal connus du peuple. De plus, aucune cantilène n’a jamais été retrouvée, et il est probable qu’il n’en ait jamais existé.
•    Une autre théorie, celle dite de « l’individualisme », va être soutenue par Joseph Bédier dès 1908 ; il ne voit pas dans la chanson de geste le fruit d’une tradition, mais bien le travail d’un poète : les routes de pèlerinages étaient jalonnées de sanctuaires ; les moines, qui avaient tout intérêt à entretenir la renommée de leurs monastères, n’hésitaient pas à fournir des documents, des reliques, des « preuves » (le tout souvent faux) de hauts faits à des poètes et jongleurs de passages, afin qu’ils composent des poèmes sur ces héros. La chanson de geste serait née d’une collaboration moines/poètes, et ce, grâces aux routes : « Au commencement était la route », dira Joseph Bédier dans Les légendes épiques.
•    Ferdinant Lot, quant à lui, sera l’un des représentants du « néo-traditionalisme » : les chansons de geste ne naissent pas ex nihilo, mais sont le fruit de la confrontation de textes antérieurs, d’anciens thèmes qui vont se répondre, et évoluer sans cesse.

Encore aujourd’hui, la question des origines est obscure, et il semble peu probable que la vérité soit contenue entièrement par une seule de ces théories : la solution doit se trouver à mi-chemin entre Bédier et les traditionalistes.
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Les chansons de gestes vont être regroupées en plusieurs cycles. Un « cycle » a pour thème la « biographie "d’un personnage. Mais le fait le plus étonnant est que, au fil des siècles, la biographie de ce personnage va être étendue à celle de ses aïeux. Il faut donc différencier chronologie historique et chronologie poétique : les chansons de geste sur le héros de départ sont souvent les plus anciennes, tandis que celles sur ses ancêtres sont plus tardives. Il existe trois grands cycles :
•    la « geste du roi » ou « cycle de Charlemagne, dont le noyau est La Chanson de Roland. Les enfances de Charlemagnes sont relatées dans Berte aus grans piés (entre 1272 et 1274), d’Adenet le Roi ; Fierabras (1170) et la Chanson d’Aspremont (1190) auront pour thème les
campagnes de Charlemagne en Italie, tandis que Otinel, Anseïs de Carthage et Gaydon tournent autour des campagnes espagoles
•    la « geste de Garin de Monglane », ou « cycle de Guillaume d’Orange » a pour point de départ, dans la chronologie poétique, la vie de Garin de Monglane,
                           

ancêtre de la lignée (Enfances Garin, Garin de Monglane). Hernaut de Beaulande, l’un de ses fils, engendrera Aymeri, qui prendra par la suite la ville de Narbonne sur les sarrasins (Aymeri de Narbonne). L’un de ses fils ne sera autre que Guillaume, défenseur de Louis, le faible fils de Charlemagne. Ce cycle a souvent pour thème les rapports houleux entre Charlemagnes et ses vassaux, vassaux qu’il paie souvent d’ingratitude. Ces frictions n’aboutissent toutefois jamais à une véritable rébellion.
•    Le « cycle de Doon de Mayence », ou « cycle des barons révoltés », quant à lui, a toujours pour thème la guerre de seigneurs contre le pouvoir impérial. Les récits sont très divers, et seule cette thématique les unit. Les principales chansons sont : Gormont et Isembart, Doon de Mayence, Chevalerie Ogier, Renaut de Montauban, Raoul de Cambrai, Girart de Roussillon.

L’apogée de la chanson de geste sera aux XIIè et XIIIè siècles, mais elle aura toutefois des survivances aux XIVè et XVè siècles, voir jusqu’au XVIè, dans le récit épique de Ronsard : la Franciade.