Le roman courtois

    Le roman courtois est l’aboutissement littéraire d’un idéal très en vogue aux XIIè et XIIIè siècles : l’idéal de corteisia, ou « courtoisie », né de la poésie des troubadours. Il est d’abord nécessaire de rappeler que la France actuelle est, à l’époque, divisée linguistiquement. En effet, il n’y a pas une seule langue, mais plusieurs dialectes regroupés en deux grandes familles : la langue d’oïl parlée au nord de la Loire, et la langue d’oc parlée au sud. L’ensemble de ces dialectes est appelé les langues romanes, ou Roman.

    C’est sous ce terme que vont être regroupés tous les écrits en langue vulgaire (par opposition au latin). Le roman médiéval est, bien sûr, loin du roman qui connaîtra son essor au XIXè siècle ; le nom ne sous-entend pas forcément un écrit en prose, bien au contraire : les premiers romans sont écrits en vers, principalement en octosyllabes, et, dans un premier temps, « mettre en romanz » signifie « traduire » du latin en langue romane. Traditionnellement, on associe les débuts du roman à deux œuvres majeures, tirant leur inspiration de la matière antique : Le Roman de Thèbes (1155), écrit en octosyllabes à rimes plates, et Le Roman d’Alexandre (1170-1180), dont la particularité est d’être écrit en vers de douze pieds, qui donneront leur nom au vers classique par excellence : l’alexandrin.

    C’est dans ce contexte littéraire que va se développer un courant majeur, véhiculé par la poésie des troubadours, poètes de langue d’oc (« trobar » en occitan signifie « trouver, composer ») : le courant courtois. Les origines de ce mouvement sont obscures, mais il semblerait que les troubadours se soient inspirés de la poésie des Arabes, avec lesquels les régions méridionales ont parfois entretenu des relations culturelles, malgré les guerres fréquentes. Le mariage d’Aliénor d’Aquitaine, petite-fille du premier troubadour Guillaume de Poitiers (1071-1127), très imprégnée des théories courtoises, à Louis VII, favorisera l’extension du mouvement vers le nord de la Loire (la fille d’Aliénor, Marie de Champagne, sera la protectrice de Chrétien de Troyes).

Loin de se cantonner au domaine littéraire, l’idéal de corteisia est en fait un modèle de vie, à savoir la vie à la cour, mêlant les idéaux amoureux, chevaleresques et féodaux. Ce courant reprend les bases du système féodal de l’époque : la Dame occupe la place du seigneur ou suzerain, et l’amant, nécessairement de rang inférieur, se soumet à ses volontés et lui prouve son amour au moyen de différentes prouesses chevaleresques ; il ne va donc pas sans dire que le courant courtois offre une nouvelle conception de la femme. Mais il existe également d’autres épreuves visant à démontrer la soumission et l’amour parfait de l’amant ; l’épreuve suprême consiste à passer la nuit chastement dans le lit de la Dame (l’assag ou « essai » en occitan). L’humiliation peut parfois même être une épreuve ! On en a l’exemple dans le Chevalier de la Charrette (1176-1180) de Chrétien de Troyes, où Lancelot accepte de monter dans la charrette d’infamie, et donc de se déshonorer, pour Guenièvre. Bien qu’il se veuille souvent chaste, mais non-platonique, cet amour sous-entend adultère, et doit donc rester secret ; les senhal, ou désignations secrètes de la Dame par le poète en sont les meilleurs exemples. L’ensemble de ces topos est appelé l’amour parfait, ou fin’amor.

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La matière de Bretagne est la plus fréquemment utilisée dans le roman courtois. Certaines œuvres vont même avoir des répercussions dans la littérature des siècles qui suivront. C’est le cas de la légende de Tristan et Yseut, connue à travers deux œuvres majeures : le roman de Tristan de Thomas (vers 1172), et la version de Béroul (vers 1181), postérieure mais beaucoup plus célèbre. Le thème des amants séparés puis réunis dans la mort deviendra un véritable leitmotiv dans la littérature occidentale.

Comme tout courant, la littérature de la fin’amor va connaître différentes évolutions. Dès la fin du XIIè siècle, la poésie courtoise pourra facilement prendre une orientation plus mystique : la Dame sera la Vierge Marie.
Un autre exemple de cette évolution pourrait être le Roman de la Rose, plus allégorique (la Rose désigne la femme) : la première partie de cette œuvre, composée par Guillaume de Lorris vers 1230, est encore empreinte de l’idéal courtois. Les étapes initiales du parcours amoureux sont décrites au moyen d’allégories : l’amant, parcourant le « jardin d’Amour », désespère de ne pouvoir cueillir la « Rose », protégée par le « château de Jalousie ». Le tournant aura lieu lorsque Jean de Meun
                                                                                                                                                    scène d'amour courtois                                  
terminera l’œuvre laissée inachevée par la mort son prédécesseur, vers 1275 : la fin’amor n’est plus au rendez-vous, et des conseils plus cyniques et machiavéliques (pour utiliser un anachronisme) la remplaceront dans l’optique de la conquête de la Rose.

La veine courtoise s’estompera peu à peu aux environs du milieu du XIIIè siècle : l’Eglise la réfrénera. En effet, c’est que l’amour courtois suppose avant tout adultère… L’amour parfait entre Lancelot et Guenièvre, originellement source des prouesses du « meilleur chevalier du monde », sera, dans La Queste del Saint Graal, la cause de son échec dans la quête du Saint Vase : un chevalier terrestre empreint de péché ne pourra jamais être un chevalier céleste, fin’amor et religion auront donc montré leur incompatibilité. C’est toutefois un véritable trésor que nous aura légué le Moyen Age : la naissance d’une nouvelle sensibilité, naïve mais tellement évoluée, source de l’exaltation de la passion et du Moi apparaissant à la fin du siècle des Lumières, et une image de la femme marquée par un idéal comme peu d’époques en connaîtront.

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